MALAISE NOIR AUX USA. Les Etats-Unis face à la radicalisation des intellectuels noirs

Posted on Juil 17, 2015 @ 12:26

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Ta-Nehisi Coates, figure de proue des nouveaux intellectuels noirs américains.(Capture d’écran)

Ta-Nehisi Coates, figure de proue des nouveaux intellectuels noirs américains.(Capture d’écran)

Pour la nouvelle génération afro-américaine, les violences policières et la politique carcérale attestent de la persistance du racisme malgré le multiculturalisme

Il y a vingt ans, le mensuel centriste The Atlantic Monthly (aujourd’hui The Atlantic) consacra une longue enquête sur le prestige acquis par les intellectuels noirs aux Etats-Unis. Ils formaient, à en croire l’auteur, rien de moins que la conscience de la nation américaine. Leur talent, leur érudition et leur condition d’homme noir leur permettaient d’incarner l’espoir d’un apaisement des relations raciales, une tâche à laquelle l’Amérique libérée de la guerre froide pouvait enfin s’atteler. Les «African-American studies», implantés notamment à Harvard depuis les années 1960, arrivaient à maturité avec ces universitaires, tels Henry Louis Gates Jr, Anthony Appiah et Cornel West.

Les intellectuels noirs exercent toujours ce magistère, mais les noms des auteurs disposant de cette autorité ont toutefois changé. Au cours des derniers mois, la relève de la garde a débuté, poussée par le retour retentissant de la question raciale après la fusillade déclenchée dans une église noire par un raciste blanc, de nombreuses bavures policières, la fin prochaine de la présidence de Barack Obama et, enfin, diverses controverses.

Les nouveaux auteurs qui s’expriment aujourd’hui changent profondément les termes du débat. Ils sont porteurs d’un radicalisme qui rompt avec l’attitude plus tempérée de leurs aînés. La principale figure de ce renouveau est Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic dont le livre Between the World and Me (« Entre le monde et moi », non traduit, Spiegel & Grau, 176 pages, 13 dollars), dont la sortie a été avancée, signe d’un engouement littéraire inédit aux Etats-Unis depuis la publication de l’ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013).

Jeunesse tiraillée entre deux peurs

Ta-Nehisi Coates remporte dans la presse un très large succès critique. Sur un ton très personnel, il s’intéresse à la jeunesse noire, tiraillée entre deux peurs, celle de la police d’abord, puis celle des bandes d’adolescents qui croient avoir trouvé dans le crime un moyen pour dépasser leurs frustrations. Le journaliste revient notamment sur une expérience qui l’a profondément marqué, la mort aux mains de la police de l’un de ses amis, Prince Jones, tué alors qu’ils étaient tous les deux étudiants. Cette disparition révèle à ses yeux la persistance de certaines forces historiques aux Etats-Unis qui condamnent les Noirs à être victimes de la violence blanche. Des études universitaires, une mère médecin, le confort d’une vie aisée, ne suffisent pas à protéger la jeunesse noire…

L’insistance de Ta-Nehisi Coates à parler des sujets qui fâchent le distingue nettement de la génération précédente. Les identités étaient alors pensées dans leur pluralité, et non dans leur singularité, et le multiculturalisme devait pouvoir les réconcilier. Un nouvel ordre politique devait naître de la collaboration entre minorités par la défense d’intérêts communs. La large coalition qui permit l’élection de Barack Obama, en novembre 2008, confirmait cette thèse et signait l’entrée des Etats-Unis dans une ère postraciale où les discriminations, sans être tout à fait vaincues, étaient du moins significativement atténuées.

Hélas, le multiculturalisme, s’il a banalisé l’idée de diversité, n’a pas mis fin au racisme. Et c’est ce que Ta-Nehisi Coates estime nécessaire de rappeler à la majorité blanche. L’égalité devant la loi, obtenue dans les années 1960 par le mouvement des droits civiques, ne suffit pas. Le rappel de cette triste vérité est au cœur du nouveau radicalisme noir. Sur le plan des idées, l’intégration politique des descendants d’esclaves passe au second plan pour revenir à une question primordiale : la dignité des personnes noires. Ta-Nehisi Coates et plusieurs intellectuels interpellent donc aujourd’hui directement l’Amérique blanche, pour lui demander une pleine reconnaissance des violences subies hier comme aujourd’hui. Le philosophe Chris Lebron et le politologue Fredrick C. Harris ont tenu des positions similaires dans le New York Times et la revue Dissent. La juriste Michelle Alexander avait en quelque sorte préparé le terrain, il y a deux ans, en publiant un livre dénonçant l’incarcération massive des hommes noirs, qu’elle assimilait à une nouvelle ségrégation.

Barack Obama contraint d’intervenir

Les termes du débat ont donc rapidement évolué. En 2009, une controverse avait éclaté après l’arrestation à son domicile d’Henry Louis Gates Jr., un professeur de littérature à Harvard, l’intellectuel noir le plus en vue aux Etats-Unis. Lors de cet incident avec la police, Henry Louis Gates Jr estimait avoir été victime d’un délit de faciès. Face à l’ampleur de la polémique, Barack Obama avait même dû intervenir, alors qu’à l’époque il ne montrait guère d’empressement à aborder la question raciale. Il était davantage occupé à défendre sa réforme du système de santé bientôt adoptée à l’arraché. A l’époque, Ta-Nehisi Coates entamait tout juste sa carrière au mensuel The Atlantic et était relativement peu connu.

Aujourd’hui, le contexte est tout autre. Henry Louis Gates Jr. a vu sa réputation ternie parce qu’il a accepté de censurer un épisode de sa série de documentaires Finding Your Roots («Trouver vos racines»), à la demande de l’acteur Ben Affleck, qui ne souhaitait pas que l’on révèle que l’un de ses ancêtres pratiquait l’esclavage. Les charmes de la célébrité ont alors semblé faire tourner la tête d’Henry Louis Gates Jr, au détriment de la vérité historique. Pour sa part, Barack Obama se montre désormais de plus en plus enclin à parler de la question noire. L’éloge funèbre qu’il a prononcé, le 26 juin, à la mémoire d’une des victimes de la tuerie de Charleston figure déjà au canon des grands discours présidentiels. Et le passé esclavagiste des Etats-Unis revient hanter le pays.

 Marc-Olivier Bherer, Le Monde

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