Suisse – « Arum Titan », la fleur qui sent comme un cadavre

Posted on Avr 24, 2011 @ 1:06

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Bâle – Vendredi soir, au Jardin botanique de Bâle, la plus grande fleur du monde, l’arum titan, a finalement éclos. Et dégagé son parfum de chair décomposée. La foule était au rendez-vous.

Une fleur de 2 mètres de haut, qui exhale un parfum délicat (le cadavre) et porte un prénom gracieux (arum titan vient du latin «Amorphophallus titanum», qui donne en français le subtil «titanesque pénis informe»), forcément, ça attire les foules. Celle de samedi midi semble principalement bâloise et plutôt joyeuse, malgré les heures d’attente au soleil. Ils sont jeunes, ils sont vieux, accompagnés de leur canne ou de leurs parents. Dans la file, on remarque même une religieuse. Il est des plantes fédératrices, qui rassemblent tous les âges et professions.

Après l’attente, la serre. On y entre par petits groupes, et l’on y reste deux minutes, pas une de plus. Du coup, l’attention est vive, voire pressée. Vite, voir assez pour s’en souvenir. Vite, une illumination, un miracle, quelque chose! Le temps est trop court, ou trop organisé pour alimenter les révélations, mais la fleur est suffisamment impressionnante pour que la magie opère. Un spadice (prolongement de la tige) arrogant, fier, enveloppé d’une spathe (feuille) pourpre et lascive. Le mélange de douceur et d’animalité rappelle une des alliances les plus réussies de la nature, celle du féminin et du masculin. Soudain, un père de famille sort son bébé de sa poussette et de sa torpeur, pour lui montrer la fleur. Rite initiatique? Volonté de partage ou désir d’éducation? Un jour, cet enfant le saura. Mais il est bientôt la minute de s’en aller, et les adieux seraient douloureux s’ils n’étaient atténués par la réjouissante perspective de quitter une atmosphère moite, putride, et exagérément chauffée. L’arum titan est le genre de fleur qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie, et pour cause.

L’arum titan a été découvert en 1878, à Sumatra. Introuvable, même dans son environnement naturel. En Europe, il fleurit pour la première fois en 1889, au Royaume-Uni. Les femmes n’eurent pas le droit d’aller le voir (mais pourquoi?). Depuis, il y eut une centaine de floraisons, réparties un peu partout dans le monde. En Suisse, la seule éclosion eut lieu en 1936, à Berne.

Mais sa rareté n’est pas tout. L’arum titan est également fort exigeant et requiert des soins constants. Température jamais inférieure à 28 degrés et taux d’humidité de l’air de 80%. Le bulbe de Bâle a attendu 18 ans avant de produire une fleur. Et de provoquer ainsi la fierté du jardinier, qui confie avoir été renversé par un «tsunami» d’éloges par SMS. Il ajoute: «Les gens qui attendaient dehors ont senti qu’il se passait quelque chose, ils voulaient tous entrer, ça n’a pas été facile de les contenir.» Depuis une semaine, ils sont dix mille à être passés devant la fleur, dans l’espoir de la voir s’ouvrir. Depuis vendredi, 4500 ont eu ce privilège. Ils seront encore beaucoup à en profiter avant demain, date probable de la fanaison.

En sortant du jardin, on passe par une boutique qui propose des photos et autres souvenirs (parfois, deux minutes ne suffisent pas). L’objet le plus vendu est une petite fiole, qui renferme le fameux parfum de viande avariée. Une odeur produite naturellement par l’arum titan, pour attirer les cafards (ce sont eux qui se chargent de la fertilisation) et recrée artificiellement au Jardin botanique de Bâle, pour satisfaire les visiteurs.

Source : Léopoldine Gorret Le Matin.ch