CAMEROUN. Comment le prix Bibi Ngota n’a pas été remis: Récit de Patrice Nganang

Posted on Déc 8, 2014 @ 18:08

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Mon frère et ami Patrice Nganang, écrivain et universitaire, revient sur le récit de son arrestation mouvementée ce matin à Douala, au Cameroun. Il était accompagné de ses camarades de l’association « Tribunal Article 53 ». Allain Jules

nganangPar Patrice Nganang, écrivain.

Les lauréats du prix Bibi Ngota 2014 ont été frustres de la cérémonie de remise du prix. La raison est que le sous-préfet de Yaounde 1 avait interdit la tenue de la manifestation, sous des motifs extraordinaire de « troubles graves à l’ordre public », de non respect de l’article 11 de la loi sur les associations, et d’un autre motif farfelu dont je ne me souviens pas. La tyrannie sait de toutes les façons inventer des motifs d’incrimination. Voilà pourquoi le 8 decembre 2011, les membres du Tribunal Article 53 ont décidé de ne pas tenir compte de ces ordres administratifs, et de célébrer l’excellence journalistique telle que portée par le jury : Sebastian Chi Elvido du quotidien Mutations, Edith Wirdze du quotidien The Post, tous les deux Camerounais d’expression anglaise. Le lauréat burkinabè du prix, Steven Ozias Kiemtore n’ayant pas pu obtenir un visa parce que son dossier de demande de celui-ci avait été subtilisé au commissariat emi-immigration, il avait fait parvenir un discours de réception, qui malheureusement n’a pas pu être lu. Tous les documents de la cérémonie ont été en effet confisqués, discours, trophées, diplômes d’excellence, par le commandant de division Jean Marc Ontolo, de la légion de gendarmerie de Douala, à Bonanjo. Le motif tel que formule par lui, devant moi est le suivant : « Pour rien. Allez dire à qui vous voulez. » A ma question de savoir : « A qui nous le dirions ? », sa réponse a été claire : « Je m’en fous. »

Patrice Nganang

Patrice Nganang

Comment en sommes-nous arrivés là ? Le matin à 9 heures, quelques minutes après que nous soyons arrivés au Foyer du Marin, nous leaders et membres du Tribunal Article 53 donc, nous avons été retrouvés par une escouade de gendarmes, menée par Joel Bisso, en civil, ainsi que de nombreux gendarmes en tenue de combat et armés. Ils ont occupé l’espace du jardin du Foyer du Marin, et ont collecté les cartes d’identité, et ont arrêté deux membres du Tribunal Article 53, Akwe Sab, Gabriel Piam, ainsi que le coordinateur national, Gerard Kuissu, auxquels je me suis joint. Le motif de notre arrestation ne nous a pas été formulé, ni d’ailleurs les raisons de la présence de l’escouade de gendarmes sur le jardin de l’hôtel, deux heures avant la tenue de la cérémonie de remise des prix. Tous les quatre, nous fûmes menottés, conduits par les véhicules des gendarmes, au service de la gendarmerie de Bonanjo, ou nous avons chacun subi, de manière individuelle, un interrogatoire tout aussi extraordinaire. C’est la ou ils ont pris mon passeport, et l’ont adjoint aux pièces de mes collaborateurs, en même temps qu’ils confisquaient le matériel de remise des prix. Des questions préliminaires, sur le nom, l’etat civil, le lieu de résidence, une sans doute est restée dans mon esprit : ‘quelle est votre coutume ?’ A ma question de savoir ce que cela veut dire, Claude Mboutou, mon interrogateur, a précisé qu’il s’agissait de ma tribu, ce a quoi j’ai dit Bangangte. Il a écrit Bamiléké, après s’être ecrié : « Pourquoi ce sont toujours les mêmes ? », « Pourquoi c’est vous qui voulez toujours le changement dans ce pays ? »; « Vous voulez même quoi ? , « Vous avez déjà tout. » Diatribe tribale qui tombait d’ailleurs à pic dans ce bureau tribalement uniforme dans sa présentation, la langue entre les interrogateurs – trois, Benga Mayick, le commandant Eyanga – etant le Béti.

Les questions, à côte des attaques tribales extraordinairement vicieuses, se sont concentrées sur le fait que le prix cette année ait été financé par le ministère allemand des Relations extérieures. Comble de l’anathème pour mes interrogateurs, pour qui c’etait une évidence du support ‘des blancs’, du fait qu’ils, les blancs donc, veuillent « gâter le pays. » Le fait que les deux premières éditions du prix aient été financées par moi, n’est pas apparu support suffisant a mon interrogateur, dont les exemples de la chute de Kadhafi, de Laurent Gbagbo, et surtout de Blaise Compaoré doivent avoir extrêmement bouleversé. « Je suis Bulu », me dit-il, « Je suis le frère de Bibi Ngota. Mais je sais que vous ne voulez pas l’aider. Vous avez quelque chose d’autre derrière la tête. » Et cette chose, elle se révélera très rapidement, avec les questions suivantes, surtout de Josué Bisso, qui viendra rappeler que le Tribunal article 53, c’est l’association qui avait déposé une plainte contre Paul Biya. Pourquoi une plainte ? Qu’avez vous contre le régime ? Pourquoi voulez-vous juger Paul Biya ? Pourquoi voulez-vous changer l’article 53 ? Telles sont les questions qui m’ont été posées, et comme je me rendrais compte, qui ont également été posées à ceux qui ont été arrêtés avec moi – Gerard Kuissu surtout, le coordinateur national de l’association. Interrogatoire musclé s’il en est, qui a changé de dynamique cependant au moment où l’alerte publique a fait graviter de plus en plus de journalistes devant les portes de la Gendarmerie : d’abord Anicet Ekané, et puis Simeon Kuissu, et puis d’autres. C’est extraordinaire ce qui s’est passé dans ces bureaux crasseux de la Gendarmerie à Douala, c’est extraordinaire parce qu’une cérémonie célébrant l’excellence a ainsi été sabordée, tout comme avant la visite d’un confrère journaliste burkinabè a été torpillée. Mais ce qui est le plus extraordinaire, ce sont les menaces que surtout le commandant Eyanga proférait, toutes relatives aux nouvelles lois antiterroristes qui donnent le droit de condamner à mort des manifestants – car l’accusation proferée systématiquement par les gendarmes était que nous organisons une « rébellion. »

Patrice Nganang

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